SAINT MAURICE, UN AFRICAIN NOIR

SAINT MAURICE - Cathédrale de Magdebourg

Magdebourg, vers 1240

Pierre calcaire polychromée

H. 115 ; L. 50 ; Pr. 40 cm

 

Cathédrale Saint-Maurice-et-Sainte-Catherine,

Magdebourg, partie sud du chœur

SAINT MAURICE - Cathédrale de Magdebourg

Cette sculpture polychrome, entièrement en ronde bosse, représente Maurice, le principal saint patron de la cathédrale de Magdebourg, dans une armure du XIIIe siècle, la tête couverte de son camail en cotte de mailles dorée.

Le sculpteur a souligné l'aspect à la fois africain et guerrier du saint, brisant ainsi un tabou séculaire selon lequel on ne pouvait représenter les saints que comme des Européens. Son armure est différente des armures françaises, comme celles par exemple des chevaliers figurés au portail du transept sud de la cathédrale de Chartres. Alors que les croisades avaient encouragé le développement de vêtements militaires légers et protégeant de la chaleur, la cuirasse en cuir de saint Maurice, retombant en deux tabliers et probablement renforcée d'une plaque métallique sur la poitrine, est d'un poids remarquable ; elle est fermée dans le dos par trois boucles. Les soldats du Saint-Sépulcre dans la rotonde de Saint-Maurice à la cathédrale de Constance (vers 1260) portent une armure similaire.

La large ceinture de saint Maurice était autrefois ornée de rosettes décoratives. Plus bas, à son ceinturon, pendent à sa droite un court poignard au quillon en forme de faux, et à sa gauche une épée. Les membres inférieurs, rapportés, ainsi que le socle, manquent aujourd'hui, de même qu'une partie de ses armes. Le trou creusé à l'intérieur de son poing indique que le saint s'appuyait de sa main droite repliée sur une lance. Sa main gauche reposait sur un bouclier posé sur le côté gauche du corps, comme pour les statues des fondateurs dans le chœur de la cathédrale de Naumbourg. Sa cuisse droite se dessine légèrement sous le vêtement. Le saint ne se présentait donc pas de manière frontale, mais en contrapposto, et projetait sa lance, à la fois arme et attribut, dans le champ visuel.

La figure de saint Maurice était grandeur nature, selon les mensurations de l'époque.

La polychromie aux couleurs naturelles augmentait l'illusion de voir devant soit un chevalier vivant.

Bien qu'une statue de sainte Catherine forme une paire avec ce saint Maurice, on ignore pour quelle partie de la cathédrale les deux sculptures furent créées. N'ayant pas été dégradées par les intempéries, il n'est pas vraisemblable qu'elles ornaient un portail. De même, leur appartenance à un jubé est très hypothétique.

 

L'attribution du saint Maurice ne peut se faire que grâce à des comparaisons stylistiques. La stylisation de ses yeux, avec l'ovale de la paupière supérieure légèrement exagéré, ainsi que d'autres indices sont autant de témoignages du style des plus récentes sculptures de la cathédrale de Bamberg. L'artiste aurait ainsi pu entamer des travaux à Magdebourg après la consécration de la cathédrale de Bamberg en 1237.


 

Mais c'est le commanditaire, probablement l'archevêque Wilbrand (1235-1253), de la famille thuringienne des Käfernburger, qui décida, contre les règles, de représenter le principal saint patron de la cathédrale de Magdebourg en Africain noir. Avant son élévation, il avait été sous son prédécesseur et demi-frère Albrecht II (1205-1232) prévôt du chapitre de la cathédrale, et donc responsable du chantier de reconstruction de la cathédrale. Albrecht s'arrêta au moins une fois à l'abbaye de Saint-Maurice d'Agaune, en route pour le couronnement de l'empereur Otton IV à Rome en 1209 ; il y reçut une ou des reliques du saint. Plus tard, en 1220, il apporta en grande pompe à Magdebourg la relique du crâne de saint Maurice et reçut à cette occasion l'autorisation d'organiser une foire chaque année à la Saint-Maurice.

Par ailleurs, il avait été au service de l'empereur Frédéric II, qui s'était entouré de conseillers et de gardes du corps africains. La suite exotique de l'empereur de la maison des Staufer fit sensation en Allemagne. Au Moyen Âge, on était habitué à attribuer la couleur noire au diable. La physionomie africaine, effrayante, était réservée aux esclaves, aux bourreaux et autres exclus. C'est pourquoi saint Maurice avait été jusque-là toujours représenté comme Blanc, bien que son origine africaine fût connue de tous. Seul un artiste éminent, avec un grand sens du réalisme, réussit, en accord avec son commanditaire, à briser ce préjugé.

 

Pourtant, la nouveauté introduite par la sculpture de Magdebourg ne fut suivie en Saxe que de manière hésitante. Ce ne fut qu'une centaine d'années plus tard que l'empereur Charles IV l'approuva en Bohême et que, de là, elle se répandit dans d'autres régions.

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