RAMPILLON : LA VÉRITABLE ORIGINE DE LA COMMANDERIE

Dans le cadre de la manifestation dite de « La nuit des églises » a été diffusé dans l’église de Rampillon, un documentaire réalisé par Roger Vallet sur un texte de Claude-Clément Perrot. Ce montage audio-visuel au titre évocateur « Les pierres parlent au village de Rampillon » fait état de l’appartenance de ce magnifique monument, aux chevaliers de l’Hôpital de Saint-Jean de Jérusalem. Cependant parmi les personnes présentes, beaucoup veulent voir dans cet édifice une église de l’ordre du Temple.

 

Déjà en 1994 j’avais dans un bulletin régional (1), tenté de mettre fin à cette erreur. Avec le développement d’Internet et l’augmentation de l’audience que connaît le CRDMA de Saint-Mammès, j’ai pensé qu’il serait bon d’éclairer les actuels lecteurs en publiant à nouveau ce texte sur les véritables origines de l’église de Rampillon.

Église de Rampillon
Église de Rampillon

Dans la Revue de Moret, n°120 (1991), dans un article intitulé « La frontière occidentale du Comté de Champagne au XIe-XIIe et XIIIe siècles », l’auteur fait mention du texte suivant : « mais les commanderies de Templiers se trouvaient toujours à proximité immédiate des routes, surtout les anciennes voies romaines qui restèrent longtemps les axes les plus utilisés au Moyen Âge et même longtemps après. Il en est ainsi des commanderies de Rampillon et La Croix-en-Brie ».


Dans ce texte apparaît une assertion inexacte, l’auteur a sans doute été bien involontairement victime de l’amalgame fait par nombre d’historiens qui l’ont précédé et qui ont confondu les Templiers et les Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem. Car ni Rampillon, ni La Croix-en-Brie, n’ont été des commanderies de l’ordre du Temple.

Pour identifier avec certitude auquel de ces deux ordres célèbres appartient une commanderie, il convient de se référer aux sources, c'est-à-dire lorsque cela est possible aux archives des deux ordres ou du moins à ce qui est parvenu jusqu’à nous. Les archives nationales seront d’un précieux secours dans les séries J, K, S, et en particulier le Livre vert référencé S 5543.

Ensuite, aux archives départementales de Seine-et-Marne, dans la série H, on trouvera des inventaires des titres de propriété, ainsi que des terriers et des arpentages généralement postérieurs à la suppression de l’ordre du Temple. On pourra aussi faire bon usage de l’ouvrage d’Eugène Mannier, Ordre de Malte. Les commanderies du Grand Prieuré de France, 1872.

Église La Croix-en-Brie
Église La Croix-en-Brie

En ce qui concerne La Croix-en-Brie, et Rampillon, ces deux commanderies appartenaient dès l’origine aux Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem. Dès 1208, les Hospitaliers possédaient un important domaine à La Croix-en-Brie, en particulier l’église. Ces biens leur venaient principalement de La Charité (ordre de Cluny). Quant à Rampillon, cette terre leur fut donnée vers le milieu du XIIIe siècle, ainsi qu’il en résulte des lettres de l’Official de Sens, de l’année 1264, dans lesquelles le chevalier Jacques, seigneur de Rampillon, déclare faire abandon, pour le salut de son âme, de tout ce qu’il possédait à Rampillon. À savoir, sa maison avec ses dépendances, des terres à murger et des censives devant le moulin des frères ; ce qui indique que l’ordre de l’Hôpital avait déjà des biens à Rampillon. Cela est confirmé par la citation, en 1261 d’un prieur hospitalier nommé Philippe Delgille. Par la suite, Rampillon devint une dépendance de La Croix-en-Brie.

Pour en revenir au précieux Livre vert, cité plus avant, c’est en 1373 que le Pape Grégoire XI demanda au Grand Prieur de France, de l’ordre de l’Hôpital, un état détaillé de ses biens et du personnel de ses commanderies. Le chevalier de l’Hôpital fit exécuter le rapport demandé, mais avant de l’envoyer à Rome, il en fit faire une copie destinée à être conservée dans les archives de l’Ordre. Ce document, écrit sur parchemin in-folio qui en raison de la couleur de sa couverture, fut appelé le livre vert. Malgré de graves mutilations, on peut encore y lire la liste des commanderies qui existaient en 1373 dans le Grand Prieuré de France. Elles sont rangées par diocèses avec l’indication de leur origine avant l’arrestation des Templiers et l’attribution de leurs biens aux Hospitaliers, en 1312. La distinction se fait grâce à la mention Hôpital ancien ou, jadis Temple. Rampillon y figure sans équivoque comme Hôpital ancien, il en est de même pour La-Croix-en-Brie. Ajoutons que lorsque l’on examine la provenance des Templiers arrêtés le 13 octobre 1307, on constate que Rampillon et La Croix-en-Brie n’y figures pas, bien évidemment.

En établissant avec une grande rigueur scientifique, sa carte des commanderies templières en France, le regretté Claude Brasse, (qui malheureusement, n’a pas publié), ne s’y est pas trompé non plus en écartant les deux commanderies en question, des possessions templières. L’architecture de l’église de Rampillon, vaste et richement ornementée, ne correspond pas non plus aux critères de construction usités par les Templiers dans la région. Le sanctuaire dédié à Saint Eliphe ne s’apparente en rien aux chapelles templières voisines de Chevru, Coulommiers et Coutrant (commune de Saint-Martin des champs). Toutes n’ont qu’une seule nef de plan rectangulaire, des dimensions modestes et une architecture dépouillée comme le voulait l’ordre. Dans le Gâtinais, Fourches, Baudelu, Beauvais-en-Gâtinais et Dormelles répondaient également à ces caractéristiques. Les Hospitaliers ont construit parfois des sanctuaires modestes mais aussi des églises vastes et ornementées comme celle de Pontaubert (Yonne) qui est équipée comme Rampillon d’une tour ronde implantée contre sa façade occidentale, et d’un portail, certes plus modeste mais néanmoins au tympan et au linteau historiés.

Église de Rampillon - Tympan du portail occidental (XIIIe siècle)
Église de Rampillon - Tympan du portail occidental (XIIIe siècle)

Alors pourquoi diverses monographies, le Guide Michelin, un article du numéro spécial d’Archéologia consacré au Temple, une mention des Templiers dans le numéro 135 de la revue Vieilles maisons françaises, différents ouvrages à caractères ésotériques, des organismes de tourisme et d’autres encore ont-ils attribué l’église de Rampillon aux Templiers ? Les réponses sont simples : la confusion faite, nous l’avons dit, entre les deux ordres militaires et religieux, une tradition orale inexacte colportée jusqu’à nous et, surtout le fait que l’on fasse parfois trop confiance à la chose imprimée et maintenant sur le Net, sans en contrôler la source.

 

Nous espérons avoir permis de rétablir la vérité historique, mais il va être difficile à certains d’ôter le fascinant qualificatif de Templier à cet édifice... Le regretté Marcel Giboux, jadis, maire du village, qui fit tant pour son église, n’ignorait pas l’identité du sanctuaire, un jour il me confia : « si l’on dit que ce n’est pas Templiers, les visiteurs viendront moins. On vient un peu là en visite, en souvenir de l’ordre martyr.» Par sa seule architecture, la qualité et l’humanité de ses sculptures ainsi que le message iconographique de son portail occidental, l’église de Rampillon reste un joyau attachant et émouvant. Qu’elle soit d’origine hospitalière plutôt que templière n’y change rien.

 

Claude-Clément Perrot

Président du CRDMA

(Centre de Recherches et de Documention Médiévales et Archéologiques)

(1) Bulletin de l’Association des Naturalistes de la Vallée du Loing, vol. 70 / pp. 42-43 (1994).

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Commentaires : 1
  • #1

    Guy Lavoie (mardi, 17 janvier 2017 04:29)

    Excellent article qui remet les horloges à l'heure et rend service à la vraie histoire. Il est bien évident que l'église de Rampillon, quoique très belle, ne soit pas templière ; même un néophyte ne s'y tromperait pas.
    frater Guy
    Les Nouveaux Templiers