LE MONASTÈRE SAINTE-CATHERINE  - Mont Sinaï – Égypte

Monastère Sainte-Catherine - Temple de Paris
Monastère Sainte-Catherine - Mont Sinaï

Le Sinaï, haut lieu des premiers siècles du christianisme, devint, après la conquête arabe de 630, une terre musulmane. Seuls les moines de Sainte Catherine parvinrent, durant tout le Moyen Âge, à composer avec les bédouins, quitte à édifier mosquée et minaret au cœur même du monastère.

 

Situé à 1570 mètres d’altitude, le monastère Sainte-Catherine a été fondé en 527 par l’Empereur Justinien, autour d’une chapelle construite deux cents ans plus tôt au pied du mont Sinaï (Mont Horeb), où Moïse aurait vu le Buisson ardent. Ses murs et ses bâtiments sont très importants pour l’étude de l’architecture byzantine. Le monastère abrite des collections extraordinaires d’anciens manuscrits chrétiens et d’icônes. Le paysage montagneux et sauvage qui l’entoure comprend de nombreux sites et monuments archéologiques et religieux, et forme un décor parfait autour du monastère.

 

Au sommet de ce mont, qui porte aussi le nom du prophète, selon l’Ancien Testament, Moïse aurait reçu les Tables de la Loi. La montagne est également connue et vénérée par les musulmans qui l’appellent djebel Musa.

La zone tout entière est sacrée pour les trois grandes religions monothéistes : judaïsme, christianisme et islam.

Le Sinaï, une construction séculaire

Carte de l'Égypte
Carte de l'Égypte

Le Sinaï apparaît comme une évidence pour qui veut aujourd'hui définir cette province égyptienne. Les photographies satellitaires livrent l'image d'une péninsule de 62 000 kilomètres carrés bordée au nord par la mer Méditerranée et au sud par les deux golfes d'Aqaba et de Suez. La dépression du wâdî Araba, à l'est, et le canal de Suez, à l'ouest, viennent un peu plus préciser les limites de cet espace en pointe de flèche, situé aux confins de l'Asie et de l'Afrique. Cette perception du Sinaï ne remonte pourtant pas au-delà de la seconde moitié du XIXe siècle. Il n'existait pas au Moyen Âge de nom pour désigner la péninsule tout simplement parce que les géographes n'avaient pas une perception claire de cet ensemble. Tout au plus y voyaient-ils un isthme reliant la Syrie à l'Égypte, c'est-à-dire une langue de terre, s'étendant sur plusieurs centaines de kilomètres d'est en ouest, mais resserrée entre la Méditerranée et la mer Rouge

L'histoire du nom donné à cet espace suit largement celle de la prise de conscience de sa forme caractéristique. Le nom « Sinaï » est d'abord celui d'un mont culminant à 2 200 mètres dans le massif du sud de la péninsule. Ce sommet, qui tirait son nom de Sîn, déesse lunaire vénérée dans la région depuis le IIe millénaire av. J.-C., fut identifié seulement au IVe siècle de notre ère par les chrétiens, comme l'endroit où Moïse reçut les Tables de la Loi.

 

Un des acquis de la période médiévale fut d'étendre la dénomination « Sinaï » à tout le massif cristallin où se trouvait le sommet sacré ; l'époque moderne (XVIIe-XVIIIe siècles) et la découverte de la forme péninsulaire permit de donner le nom « Sinaï » à tout l'espace bordé par la mer Rouge. Il fallut cependant attendre le percement du canal de Suez en 1869, pour que l'on intègre peu à peu à l'espace sinaïtique la partie nord de la péninsule jusqu'à la Méditerranée. Le Sinaï d'aujourd'hui est ainsi une construction séculaire qui est partie du point focal du mont Sinaï pour s'étendre progressivement du sud de la péninsule en direction du nord.

Un haut lieu du christianisme conquis par les armées arabes  

Monastère Sainte-Catherine en 1839 - Lithographie de David Roberts
Monastère Sainte-Catherine en 1839 - Lithographie de David Roberts

À la fin de l'Antiquité, le territoire du Sinaï relevait de l'Empire byzantin. Il fut conquis dans les années 630 par les armées arabes de ‘Amr ibn al-‘As. Le paysage qu'offrait alors la péninsule aux conquérants musulmans était celui d'une terre devenue un des hauts lieux du christianisme et couverte d'églises et de monastères. Au nord, la plupart des villes de la côte méditerranéenne étaient le siège d'évêchés et certaines d'entre elles, comme Al-‘Arîsh ou Péluse, étaient même devenues des centres de pèlerinages liés au passage de la Sainte Famille lors de la fuite en Égypte pour échapper aux persécutions d'Hérode. Le sud était avant tout une terre d'érémitisme et de monachisme, notamment autour des fondations de l'empereur Justinien (527-565), dont le célèbre monastère Sainte-Catherine construit au pied du mont Sinaï.

 

La domination musulmane à partir des années 630, accompagnée de l'installation de tribus venues d'Arabie, entraîna une disparition relativement rapide de la présence chrétienne dans la région. Ainsi durant les quatre siècles qui suivirent la conquête arabe, au prix de violences et de conversions plus ou moins forcées, le vieux passé chrétien de la péninsule s'en était allé. Le Sinaï était désormais une terre profondément arabe et musulmane.

Le monastère de Sainte-Catherine

La seule véritable exception à ce tableau est le monastère de Sainte-Catherine qui jusqu'à nos jours n'a cessé d'être le véritable foyer du christianisme au Sinaï, même si le nombre des moines a aujourd'hui beaucoup chuté. Ils ne sont plus qu'une vingtaine alors qu'on en comptait environ deux cents au Moyen Âge. Au cœur de ce monastère fortifié, de rite melkite et dépendant à l'époque médiévale du patriarcat de Jérusalem, se trouve l'église de la Transfiguration avec sa célèbre mosaïque. Elle fut construite à l'époque de l'empereur Justinien à l'emplacement supposé du Buisson ardent.

D'abord dédié à la Vierge Marie, le monastère fut par la suite consacré à sainte Catherine d'Alexandrie, sans doute au IXe siècle, époque où l'on découvrit le corps de la sainte. Celui-ci reposait, selon la tradition, sur la montagne voisine ; il y aurait été miraculeusement transporté par les anges et un ermite l'y aurait découvert. La dévotion à sainte Catherine connut un réel engouement en Occident, sous l'impulsion notamment des ducs de Normandie, ce qui entraîna, à partir de la fin du Xe siècle, un renouveau des pèlerinages occidentaux au Sinaï. Les pèlerins effectuaient généralement ce pèlerinage en se rendant à Jérusalem. Leur séjour au monastère était limité à trois ou quatre jours, durée pendant laquelle les moines leur offraient l'hospitalité, comme en témoignent encore les blasons gravés dans le réfectoire du monastère par les nobles pèlerins de passage. Le trajet sacré suivi par ces hommes consistait à se rendre au sommet du mont Sinaï pour prier dans la grotte où Moïse aurait séjourné quarante jours et quarante nuits. L'autre temps fort était celui où les pèlerins pouvaient accéder aux reliques de sainte Catherine lorsqu'on leur ouvrait la châsse où elle reposait afin qu'ils puissent y recueillir l'huile sainte qui suintait de son corps.

L'église de la Transfiguration en 1839 - Monastère Sainte-Catherine - Lithographie de David Roberts
L'église de la Transfiguration en 1839 - Monastère Sainte-Catherine - Lithographie de David Roberts

Menaces, concessions et survie

L'existence du monastère de Sainte-Catherine fut plusieurs fois menacée durant l'époque médiévale. Les moines durent à maintes reprises composer avec le milieu désormais musulman qui les entourait pour ne pas disparaître. Les puissantes murailles de Justinien qui enserrent encore de nos jours le monastère furent sans doute une garantie pour se protéger des bédouins, mais bien insuffisante en vérité. Pour survivre, il fallut user de stratégies diverses visant à légitimer l'existence du monastère au regard de la loi musulmane. Un des moyens fut l'élaboration, à partir du IXe siècle, d'un discours sur le passage du Prophète de l'islam à Sainte-Catherine. Mahomet, encore simple chamelier, aurait séjourné au monastère ; les moines auraient alors pressenti son avenir prophétique et lui auraient demandé un certain nombre de privilèges. Cette légende sert à expliquer l'exposition, encore aujourd'hui, dans l'entrée du monastère d'un document au bas duquel figure une empreinte de main, celle du Prophète de l'islam qui passait pour analphabète. Il s'agit, selon une tradition séculaire, de la copie de l'acte par lequel Mahomet aurait accordé sa protection au monastère.

Derrière le clocher de l'église, le minaret de la mosquée du Xe siècle. © Temple de Paris
Derrière le clocher de l'église, le minaret de la mosquée du Xe siècle. © Temple de Paris

Cependant cette lutte d'influence entre christianisme et islam autour de la montagne où Moïse reçut la Loi trouve son expression la plus flagrante dans la présence de mosquées au sommet du mont Sinaï et à l'intérieur du monastère. Ces édifices remontent à la période fatimide (969-1171), époque où le pouvoir musulman tenta de dresser dans ce haut lieu de pèlerinage chrétien les signes d'une présence de l'islam. La mosquée du monastère daterait du règne du calife Al-Hâkim (996-1021). Les moines auraient eu l'idée d'aménager cet édifice pour éviter que les hommes du calife ne détruisent le monastère comme ils en avaient reçu l'ordre. Le minaret adjoint à la salle de prière fut, jusqu'à la construction du clocher de l'église de la Transfiguration en 1871, la seule construction qui émergeait au-dessus des murailles du monastère !

 

Ce fut cependant avec les bédouins, partenaires et adversaires de tous les jours, que les moines avaient les contacts les plus suivis et parfois les plus délicats. Ils effectuaient des distributions de pain, voire de farine et d'huile à ceux qui venaient mendier aux portes du monastère, mais lorsque les relations se dégradaient, les moines devaient se retrancher en scellant les portes du monastère ; le seul accès possible était alors le panier d'osier jeté depuis le haut des remparts et dans lequel prenait place les visiteurs avant que les moines ne le remontent à l'aide d'une poulie. Le moyen le plus sûr pour cohabiter avec ces bédouins fut de les intégrer au service du monastère. La tradition, savamment entretenue par les moines, voulait que l'empereur Justinien ait envoyé pour assurer la protection des moines une centaine de militaires avec leur famille. Ces serviteurs, bientôt assimilés par les tribus alentours prirent le nom de Jabâliyya et leurs descendants, convertis depuis des siècles à l'islam, assurent aujourd'hui encore le service de l'hôtellerie et transportent les visiteurs à dos de chameau au sommet du mont Sinaï.

Au temps des croisades : Baudouin Ier et Saladin

L'histoire du Sinaï médiéval ne s'est pas seulement écrite autour du mont Sinaï. L'espace sinaïtique joua également une fonction stratégique au moment des croisades, car cette région se retrouva alors au cœur du conflit. La fondation du royaume de Jérusalem en 1099 fit en effet du Sinaï une zone frontière entre le royaume de Jérusalem et l'Égypte musulmane. Le premier prince croisé qui s'intéressa au Sinaï fut le roi Baudouin Ier (1100-1118) qui mena plusieurs expéditions au cœur de la péninsule. L'empreinte laissée par le roi au Sinaï se retrouve encore dans la toponymie puisque la lagune séparant au nord le Sinaï de la mer Méditerranée, porte encore le nom du roi sous sa forme arabisée de lac Bardawîl.

 

L'autre figure majeure de l'époque des croisades qui a laissé des traces remarquables au Sinaï est le célèbre sultan Saladin (1171-1193). On peut encore visiter les deux forteresses de Sadr, appelée aujourd'hui Qal‘at al-Guindî, et de l'île de Graye, appelée aujourd'hui citadelle de Saladin, qu'il fit construire au Sinaï central. Ces édifices avaient pour fonction d'assurer la protection du principal axe de circulation qui reliait les deux parties de l'empire de Saladin, à savoir l'Égypte et la Syrie, tout en contournant par le sud le royaume latin de Jérusalem. Les deux sites choisis étaient en tous points remarquables : Sadr est située sur un éperon rocheux qui domine le désert tandis que la forteresse de l'île de Graye occupe deux petits îlots reliés par un cordon lagunaire, situés à quelques dizaines de mètres du rivage, dans le golfe d'Aqaba.

 

Le Sinaï n'est plus à la fin du Moyen Âge la terre chrétienne et le foyer du monachisme de la fin de l'Antiquité. Bien au contraire, cette terre est devenue très largement musulmane malgré la présence toujours rayonnante du monastère de Sainte-Catherine. La nouvelle géographie du Sinaï qui se met en place dans les derniers siècles du Moyen Âge est encore largement perceptible aujourd'hui, même si, à son tour, elle est menacée par des transformations profondes et d'une tout autre ampleur : ce sont les migrations des agriculteurs de la vallée du Nil qui viennent coloniser les terres nouvellement irriguées de ce désert et le tourisme qui gagne peu à peu l'ensemble des côtes de la mer Rouge.

Texte de Jean-Michel Mouton

Le Sinaï médiéval. Un espace stratégique de l'Islam

PUF, Paris, 2000

Le Mont Moïse

Le Mont Moïse, ou comme les moines l’appellent « le Saint Sommet », atteint 2285 mètres au-dessus du niveau de la mer, et il faut deux heures de marche à partir du monastère pour y parvenir.

 

D’après la tradition chrétienne, il s’agit du Mont Horeb de la Bible, où Moïse reçut les Tables de la Loi avec les dix commandements.

Un membre du Temple de Paris s'apprête à gravir les 3750 marches... © Temple de Paris
Un membre du Temple de Paris s'apprête à gravir les 3750 marches... © Temple de Paris
Quelques marches menant au sommet du Mont Sinaï. © Temple de Paris
Quelques marches menant au sommet du Mont Sinaï. © Temple de Paris

L’on peut y monter de deux façons : par les 3750 marches creusées dans le roc par des moines pieux – une courte mais difficile ascension – ou, plus facilement, par un chemin construit par les autorités égyptiennes au XIXe siècle (à pied ou à chameau).

La chapelle et l'entrée de la grotte. © Temple de Paris
La chapelle et l'entrée de la grotte. © Temple de Paris
Chapelle actuelle construite avec les ruines d'une chapelle érigée à cet endroit en 532 par Justinien. © Temple de Paris
Chapelle actuelle construite avec les ruines d'une chapelle érigée à cet endroit en 532 par Justinien. © Temple de Paris

Au sommet du Mont Moïse se trouve une chapelle dédiée à la Sainte Trinité. Au nord de la chapelle, une grotte ou – toujours selon la tradition – Moïse aurait séjourné 40 jours.

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