GISANT DE JEAN II D’ALLUYE (1180 – †1248)

Le travail de restauration du gisant du chevalier croisé Jehan II d'Alluye, pièce maîtresse des collections du Cloisters Museum, est terminé. Ce fut un travail long et minutieux auquel se prêta Lucretia Kargère, restauratrice au Metropolitan Museum of Art. L'analyse des matériaux au microscope par le LRMF (Laboratoire de Recherche des Musées de France) a permis d’identifier précisément la provenance de la pierre. Celle-ci fut extraite à Apremont-sur-Allier (18), non loin de l'abbaye de la Clarté-Dieu, près de Tours (37). 

Gisant de Jehan II d'Alluye, avant restauration. © The Metropolitan Museum of Art
Gisant de Jehan II d'Alluye, avant restauration. © The Metropolitan Museum of Art
Gisant de Jehan II d'Alluye, après restauration. © The Metropolitan Museum of Art
Gisant de Jehan II d'Alluye, après restauration. © The Metropolitan Museum of Art

Le gisant est armé et vêtu en chevalier, les mains jointes dans la position de la prière, les pieds reposant sur un lion. L'observation du gisant permet de constater que l'épée qu'il porte est tout à fait singulière et inconnue des chevaliers de son époque en Occident et pour cause puisqu'on la dit d'origine chinoise. La garde de celle-ci présente des similitudes avec une épée utilisée en Chine au Moyen Âge : le JIAN.

Gisant de Jehan II d'Alluye. © The Metropolitan Museum of Art
Gisant de Jehan II d'Alluye. © The Metropolitan Museum of Art

Nous savons que Jean d'Alluye se rendit en Terre sainte en 1241, mais comment a-t-il obtenu une épée chinoise, dont il était clairement très fier, reste un mystère ?

Épée du gisant de Jean II d'Alluye. © The Metropolitan Museum of Art
Épée du gisant de Jean II d'Alluye. © The Metropolitan Museum of Art
Réplique moderne d'un Jian
Réplique moderne d'un Jian

Le Jian a une lame à deux tranchants dont l'épaisseur ne dépasse pas quelques millimètres. Cette finesse lui donne une grande souplesse. Les tranchants sont parallèles et se terminent en pointe à l'extrémité de la lame. Cette arme peut donc être utilisée de taille ou d’estoc. Les gardes des épées chinoises sont courtes et les quillons presque inexistants. Ces quillons peuvent être orientés vers la lame, comme sur le gisant, ou vers la poignée. Ce genre d'arme pèse de 600 à 900 grammes et la lame mesure entre 70 et 75 cm.

On peut envisager que le chevalier Jean II d'Alluye a sûrement acheté et rapporté cette arme lors de son passage en Terre sainte, véritable carrefour commercial ou des denrées et objets de toutes sortes provenaient de contrées aussi lointaines que la Chine. Jean II d'Alluye devait particulièrement affectionner cette épée au point qu'elle fut représentée sur son gisant. Peut-être lui a-t-elle sauvée la vie en Orient ?

Le gisant sera présenté à l'occasion de l'exposition « Jerusalem 1000-1400 : Every People Under Heaven » du 26 septembre 2016 au 8 janvier 2017 au Metropolitan Museum of Art de New-York.

JEAN II D'ALLUYE ET LA VRAIE CROIX

Les d'Alluye furent les premiers seigneurs de Chasteaux, en Anjou (Château-la-Vallière) et de Saint-Christophe, en Touraine (Saint-Christophe-sur-le-Nais).
Leur présence dans la région est attestée de 978 à environ 1250, mais leur histoire est mal connue, sauf celle de Jean d'Alluye qui nous a laissé de nombreuses chartes.

 

Jean dut régner de 1200 à 1248. Fait chevalier banneret par Philippe Auguste, en 1213, il participa à ses côtés à la bataille de Bouvines en 1214. Comme ses aïeux du XIème siècle, il s'en alla guerroyer en Terre sainte. Il semblerait qu'il s'y trouvait vers 1240. 

Gisant de Jehan II d'Alluye. © The Metropolitan Museum of Art
Gisant de Jehan II d'Alluye. © The Metropolitan Museum of Art

Or, la sixième croisade s'était terminée en 1229 et la septième, conduite par Saint Louis, ne partit qu'en 1248. On suppose donc que Jean II accompagna, en 1239, Thibault IV de Champagne, dit le Chansonnier dans la triste équipée de la croisade dite des Poètes. Ce qui est sûr c'est qu'il reparut en Crète en août 1241 pour recevoir d'un évêque nommé Thomas un cadeau inestimable : un morceau de la Vraie Croix en forme de croix à double traverse.

 

Cette apparition en Crète n'a rien de surprenant. La croisade des Poètes terminée, les Français rembarquèrent à Saint-Jean-d'Acre le 24 septembre 1240 sur des navires de Vénitiens, transporteurs habituels des croisés, qui firent escale en Crète située dans leur zone d'influence.

La redécouverte de la Vraie Croix, d'après Gustave Doré.
La redécouverte de la Vraie Croix, d'après Gustave Doré.

 

L'origine de la Croix est établie comme suit. Vers 327 ou 328, des fouilles au Golgotha amenèrent la découverte de trois croix. Celle de Jésus, se distinguant des deux autres par l'inscription de Pilate, fut divisée en deux parties. L'une de ces parties resta à Jérusalem, l'autre revint à l'empereur Constantin 1er à Constantinople. Toutes deux furent fragmentées. Les morceaux refluèrent vers l'Europe au fur et à mesure des poussées musulmanes et furent vendus, donnés ou volés. La croix à double traverse de Jean d'Alluye aurait appartenu à l'empereur Manuel Comnème, puis au patriarche Gervais qui l'aurait confiée à l'évêque Thomas. Et Thomas touché « par la douceur et la piété manifeste » de Jean II lui aurait fait don de son précieux trésor. À notre avis, il dut y avoir d'autres raisons, que nous ne connaissons pas, pour justifier ce cadeau royal.

Revenu en Anjou que fit Jehan d'Alluye de sa précieuse croix ? La confier au prieuré de Chasteaux ? Où à celui de Saint-Christophe ? Où à l'abbaye de la Clarté Dieu installée sur ses terres en 1239 ? Non. Jehan vendit sa relique aux cisterciens de l'abbaye de la Boissière (commune de Dénézé-sous-le-Lude) pour 550 livres tournois.

Le lecteur déjà étonné par cette vente sera abasourdi quand il en connaîtra la valeur réelle. En 1266, la livre tournois était représentée par 20 gros de 4,20 g d'argent pur. Robert, l'abbé de la Boissière, remit donc à l'ancien croisé l'équivalent de (4,20 x 20 x 550) 46,200 kg d'argent pur ! Mais l'abbaye fondée en 1131 était prospère et pouvait se permettre cette folie. Et par la suite, les aumônes des fidèles venant adorer la croix assurèrent aux moines de gros revenus.

 


Les historiens ont stigmatisé la conduite de Jean II : « Le seigneur d'Alluye se fut grandi à nos yeux s'il n'eut pas monnayé ainsi son trésor ». Je ne suis pas de leur avis. Les expéditions en Terre sainte avec une nombreuse escorte ruinaient les seigneurs. Pour partir, Jehan II avait emprunté 150 livres tournois remboursables dans les 10 ans. À son retour, il vendit plusieurs droits pour renflouer sa trésorerie. C'est donc par nécessité qu'il vendit la croix. Avec une compensation : la proximité de la Boissière où il pouvait se rendre facilement pour aller prier. D'ailleurs, aux moines, il octroya une rente pour l'entretien d'un luminaire devant la relique et, plus tard, un legs de 300 livres qui leur fut payé par ses héritiers, longtemps après sa mort en 1267.

À sa mort, vers 1248, il eut sa sépulture à l'entrée des galeries du cloître de l'abbaye de la Clarté Dieu. Son tombeau connut maintes vicissitudes

 

Disparu après la tourmente révolutionnaire, on retrouva peu avant 1855, son gisant qui servait de pont au-dessus du petit ruisseau de la Clarté. Placé dans le parc d'Hodebert, puis dans l'orangerie du château d'Hodebert, elle disparut de nouveau en 1905. On le retrouva à la fin du XIXe siècle, et fut ensuite acheté auprès d'un antiquaire Parisien en 1910, par George Grey Barnard un collectionneur Américain. Le gisant se trouve actuellement dans la chapelle gothique du Musée des Cloîtres, à New-York.

Un texte de Lionel Royer.

Reliquaire de la Vraie Croix avec couvercle à glissière, XIe et XIIe siècles, Constantinople © Musée du Louvre.
Reliquaire de la Vraie Croix avec couvercle à glissière, XIe et XIIe siècles, Constantinople © Musée du Louvre.

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