Une Œuvre, une Histoire : Carreaux de pavement de l’abbaye de Chertsey - Richard Cœur de Lion contre Saladin.

Carreaux de pavement de l’abbaye de Chertsey - Richard Cœur de Lion contre Saladin.
Carreaux de pavement de l’abbaye de Chertsey - Richard Cœur de Lion contre Saladin.

Titre / dénomination : Carreaux de pavement de l’abbaye de Chertsey

Lieu de production : Chertsey

Lieu de découverte : Abbaye de Chertsey, province de Surrey, Angleterre

Date / période : Milieu du XIIIe siècle

Ville de conservation : Londres

Lieu de conservation : British Museum

Numéro d'inventaire : 468 et 467 pour Richard et Saladin ; 602, 614, 616-618, 648 pour les autres éléments de la mosaïque.

 

C’est en 1852 que fut récupérée la majeure partie des carreaux de pavement de l’abbaye de Chertsey (Surrey), alors que le bâtiment médiéval servait de carrière de pierre. Arrachés du sol, les éléments de cette mosaïque de pavement en terre cuite vernissée furent entreposés pêle-mêle dans un jardin, jusqu’à ce que Manwaring Schurlock s’y intéresse, tente de les assembler et publie en 1885 un premier catalogue. Datés du milieu du XIIIe siècle, ils font aujourd’hui partie des collections du British Museum.

 

Parmi ces carreaux, un certain nombre de forme circulaire sont décorés de scènes historiées empruntées aux romans de Tristan et de Richard Cœur de Lion.

Deux médaillons, formés de quartiers assemblés, ont été réunis et identifiés comme le combat de Richard Cœur de Lion contre le chef sarrasin Saladin. Après restauration, ces deux pièces furent à nouveau placées dans une mosaïque d’éléments aux motifs décoratifs issus du pavement de l’abbaye de Chertsey, mais sans aucune certitude quant à leur disposition originelle (1).

Le médaillon de gauche représente un cavalier vêtu d’une côte de maille et d’un heaume fermé, chargeant à la lance. Grâce aux léopards d’Angleterre reconnaissables sur son écu et à la couronne surmontant son heaume, on a reconnu le roi Richard Cœur de Lion (r. 1189-1199). Il participa, avec Philippe Auguste, à la troisième croisade, où son principal adversaire fut le sultan Saladin, qui avait déclenché cette nouvelle croisade après avoir réussi à reprendre Jérusalem aux Francs en 1187. Richard, préoccupé par la situation politique de son pays, dut finalement conclure une trêve avec son ennemi en 1192, lui abandonnant l’intérieur des terres syriennes et palestiniennes. Historiquement, il ne le tua donc jamais, mais la légende fit de lui le vainqueur du grand Saladin. Sur le médaillon de droite, un cavalier vêtu d’une simple tunique et coiffé d’une sorte de turban, est renversé de sa monture par la lance qui lui transperce le corps. Outre sa tenue vestimentaire, on reconnaît en lui un guerrier oriental à cause de son arme à la lame large et biseautée, telle un cimeterre. De grands yeux contrits s’ouvrent dans son visage tourmenté et l’on devine du sang s’échappant de sa bouche.

Même si le quart supérieur gauche de ce médaillon est perdu, deux éléments de la composition soulignent le caractère négatif de ce cavalier maure. Tout d’abord il tient son sabre de la main gauche, ce qui constitue un trait de caractère exceptionnel, car les gauchers demeurent très rares et le plus généralement négatifs dans l’imagerie médiévale occidentale, obéissant à une vielle tradition dont les Écritures se font l’écho (2).

En outre le cheval du Maure s’effondre sous lui et rappelle ainsi la monture de l’allégorie de l’Orgueil présente sur de nombreux portails de cathédrales gothiques, au sein de cycles montrant les Vertus surmontant les Vices. Une représentation du thème, d’un style d’ailleurs assez proche, se rencontre notamment dans le carnet de Villard de Honnecourt (f. 3v). Le même détail apparaît sur un quart de médaillon de la verrière chartraine de Charlemagne (3), représentant les paladins à la poursuite de Sarrasins, et dans lequel un des Chrétiens tue de sa lance un Infidèle dont le cheval s’effondre. La volonté de montrer le destrier de Saladin trébuchant, tel celui d’Orgueil, met en évidence la témérité du Sultan qui ose affronter Richard Cœur de Lion. Par contraste, le cheval du roi d’Angleterre semble survoler le sol mouvementé et parsemé de végétation.

L’iconographie de ce combat est voisine des autres combats légendaires opposant Chrétiens et Infidèles, tel celui de Roland contre Ferragut (4).

NOTE

 

(1) Cette reconstitution a été réalisée à l’occasion de l’exposition d’Ottawa, par Elizabeth S. Eames et Peter van Geersdaele. Elizabeth S. Eames suppose qu’à la place du motif de couronne choisi pour entourer les médaillons devaient à l’origine courir des inscriptions précisant la scène représentée.

 

(2) Cf. P.-M. Bertrand, Histoire des gauchers, Paris, 2001, en particulier p. 19 et s.

 

(3) Cette verrière est située dans la petite chapelle nord-est du déambulatoire de la cathédrale de Chartres et porte le n° 23 sur le plan du Corpus Vitrearum.

 

(4) Ce combat est représenté entre autre sur un chapiteau de la seconde moitié du XIIe siècle du Palais des rois de Navarre, à Estella (Espagne) et au début du XIIIe siècle dans un médaillon de la verrière chartraine de Charlemagne, déjà mentionnée (Cf. note précédente).

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